Sur les plages de l’Atlantique, des milliers de petits oiseaux au bec coloré s’échouent, épuisés, glacés, parfois mourants. Au milieu de ce chaos, un nom revient partout dans les centres de soins : Alexandre Portmann, le directeur du refuge de Valleroy, en Lorraine. Il a tout quitté en quelques heures pour venir aider. Mais derrière ce geste, il y a une vraie urgence… et une question qui dérange un peu : que se passe-t-il pour nos macareux moines ?
Un homme, un refuge, et des oiseaux en détresse
Depuis le 19 février, Alexandre Portmann n’est plus en Lorraine. Il est à Capbreton, dans les Landes. Là-bas, il a pris la tête d’un centre de triage et de stabilisation pour les macareux échoués sur la côte atlantique.
Avec une petite dizaine de volontaires, il accueille les oiseaux qui arrivent des plages. Ils sont déjà 240 macareux à être passés par ce centre provisoire en quelques jours. Et ce n’est qu’une petite partie de la catastrophe en cours.
Pourquoi autant de macareux s’échouent-ils sur les plages ?
Les macareux moines sont des oiseaux marins. Ils vivent en mer, parfois loin des côtes. Normalement, ils gèrent très bien les vagues, le vent, le froid. Mais là, quelque chose casse.
Selon Alexandre Portmann, la cause est claire : la succession de tempêtes. En deux mois, on en compte près d’une dizaine. Les oiseaux n’ont plus le temps de récupérer entre deux coups de vent. Trois jours de mer déchaînée, un petit répit, puis une nouvelle tempête. Le corps lâche. Ce rythme devient tout simplement insupportable.
Résultat : plus de 2 500 oiseaux ont déjà été récupérés par les centres de la zone. Et ce n’est que la partie visible. Les estimations parlent de 400 000 à 500 000 individus touchés. La plupart seraient déjà morts, noyés ou épuisés en mer.
À l’intérieur du centre de Capbreton : la course contre la montre
Le centre monté à Capbreton est simple, fonctionnel, sans fioritures. Tout est pensé pour aller vite. L’objectif est clair : stabiliser le plus d’animaux possible avant de les transférer vers d’autres structures.
Concrètement, comment cela se passe-t-il quand un macareux arrive au centre ?
- Un bénévole le récupère dans une caisse ou un carton, souvent encore mouillé et glacé.
- Deux vétérinaires réalisent un diagnostic rapide : état général, blessures, poids, température.
- En fonction de son état, l’oiseau est placé dans une zone chaude, hydraté, puis nourri doucement.
La plupart des macareux arrivent en hypothermie. Leur plumage n’est plus totalement étanche à cause des tempêtes, ils perdent leur chaleur corporelle très vite. On les réchauffe donc dans des caisses, avec des lampes chauffantes ou des dispositifs adaptés. Parfois, ils tremblent pendant de longues minutes.
Réhydrater, nourrir, réchauffer : trois gestes qui sauvent des vies
Pour chaque oiseau, le protocole est presque le même. Il faut d’abord lui redonner de l’énergie et de l’eau. En mer, un macareux affaibli ne peut plus plonger pour pêcher. Il se laisse porter par les vagues, sans manger, parfois pendant plusieurs jours.
Les soigneurs utilisent des solutions de réhydratation, données en petite quantité. L’estomac est fragile après un jeûne prolongé. Puis vient la nourriture, riche en calories. Le but est de recharger les batteries sans brusquer l’animal.
Une fois que le macareux reprend un peu de force, il passe dans une autre structure. Le centre de Capbreton ne garde les oiseaux que le temps de cette première stabilisation. Ensuite, ils sont envoyés dans l’un des trois centres aquitains qui prennent le relais pour la phase de rééducation et le relâcher en mer.
Une mortalité qui fait froid dans le dos
Derrière chaque photo de macareux soigné, il y a une réalité beaucoup plus dure. Malgré tous ces efforts, la mortalité reste très élevée. Quand un oiseau arrive trop tard, son corps est déjà allé trop loin dans l’épuisement.
Beaucoup meurent en mer, invisibles, loin des côtes. Ceux que l’on retrouve sur les plages sont déjà les survivants. Et même parmi eux, certains ne supportent pas le choc des tempêtes répétées. Une partie seulement pourra être sauvée.
Pour les équipes, le choc est aussi émotionnel. Voir des dizaines d’oiseaux arriver chaque jour, parfois agonisants, use les nerfs. Mais la moindre réussite fait tenir. Un macareux qui ouvre de nouveau les yeux, qui se redresse, qui recommence à lisser ses plumes. C’est peu face aux chiffres globaux, mais cela compte.
Que va-t-il se passer dans les prochains jours ?
Le centre provisoire de Capbreton doit rester ouvert jusqu’au milieu de la semaine suivante. Le temps de traiter la vague actuelle d’animaux échoués. Mais la météo reste incertaine. Une nouvelle série de tempêtes pourrait encore compliquer la situation.
Alexandre Portmann et les autres volontaires savent que le temps est compté. Leur mission n’est pas de tout régler. Elle est plus modeste, mais essentielle : donner une chance aux oiseaux qui peuvent encore être sauvés. Soutenir les centres locaux, déjà saturés. Et montrer que la solidarité entre refuges peut, très concrètement, faire la différence.
Macareux, grues, chardonnerets… une même alerte
Si vous suivez l’actualité du centre de sauvegarde de la faune Lorraine, cette histoire de macareux n’est pas un cas isolé. Ces derniers mois, le refuge de Valleroy a déjà vu passer des grues migratrices touchées par la grippe aviaire, ou encore des chardonnerets élégants confisqués par les douanes.
Chaque fois, le même schéma se répète. Des oiseaux fragilisés par la météo, les maladies, le trafic, les activités humaines. Des centres saturés. Des soignants qui courent après le temps et les moyens financiers. Tout cela raconte quelque chose de notre rapport à la biodiversité.
Les macareux de l’Atlantique ne sont pas juste une “info insolite” de plus. Ils sont un signal. Un rappel que les équilibres en mer, déjà fragiles, se dérèglent peu à peu.
Que pouvez-vous faire, vous, depuis la plage ou chez vous ?
Face à une telle situation, on se sent souvent impuissant. Pourtant, quelques gestes simples peuvent vraiment aider les soigneurs et les animaux. Surtout si vous habitez ou partez en vacances sur la côte atlantique.
- Si vous trouvez un oiseau vivant échoué, ne le remettez pas à l’eau.
- Mettez-le dans un carton perforé, dans un endroit calme et à l’abri du froid.
- Ne lui donnez ni nourriture ni eau sans avis d’un spécialiste.
- Contactez rapidement un centre de sauvegarde ou les services compétents (LPO, ONCFS, mairie, police municipale).
Et même depuis chez vous, vous pouvez soutenir ces actions. Un don ponctuel, un parrainage, une adhésion, ou simplement le fait de relayer l’information autour de vous. Cela paraît petit, mais pour des structures comme celle de Valleroy ou les centres aquitains, c’est souvent ce qui permet de tenir.
Un drame discret, mais une immense leçon de solidarité
Ce qui se joue aujourd’hui sur les plages de l’Atlantique est à la fois triste et inspirant. Triste, parce que des centaines de milliers de macareux disparaissent presque en silence. Inspirant, parce que des hommes et des femmes, comme Alexandre Portmann et ses équipes, répondent présents sans hésiter.
Dans quelques jours, le centre provisoire fermera. Les macareux stabilisés rejoindront les centres aquitains, puis la mer, si tout va bien. Mais l’histoire, elle, ne sera pas vraiment terminée. Elle continuera chaque fois que l’on parlera de tempêtes, de climat, de protection de la faune.
La prochaine fois que vous verrez un macareux en photo, avec son bec multicolore presque souriant, vous saurez peut-être un peu mieux ce qu’il a traversé. Et surtout, que derrière lui, il y a des soignants, des refuges, des bénévoles… qui se battent pour que ces oiseaux aient encore un avenir.






